mardi 26 juillet 2011

Douce France V

Je suis le fruit d’une norme NF,
Sans capote on cabota,
Et me voilà !
Je vais essayer d’être bref,
Vous raconter ma vie française
D’un gosse précoce
Qui fit du jeu son boss.
A un jour, premier hochet,
Un beau qui s’allumait
Quand on tirait la ficelle.
C’est bien quand on naît,
C’est tous les jours noël,
J’m’en souviens plus,
Mais c’est l’idée que j’en ai,
Et jouet sur jouet en cohue !
Enfin… à trois ans,
Quand j’me rappelle,
Je m’en foutais des pelles,
Des autos, des jeux d’enfant.
Ce que j’voulais c’était l’écran.
La tête dans la cathode,
Les mains sur la télécommande,
M’extasiant devant la diode
Et me foutant des réprimandes.
A quatre ans, première game boy,
Ma mère déjà, me trouvait grand.
J’avais trouvé le truc, quand je pleurais
Elle me la tendait,
« Unique » moyen pour me calmer.
Arrivé au CP, je savais déjà lire.
Il fallait bien,
Dans mon jeu de bagnole,
Fallait choisir sa tire.
C’est pas que je rigole,
Fallait… je me souviens…
A sept ans, j’avais la Play,
Et tous mes potes venaient.
Ça la dérangeait pas ma mère,
Au moins on la laissait tranquille.
Juste arriver quand elle posait la soupière,
Et pas gueuler pour qu’on se déshabille,
Enfiler le pyj’, et aller se pieuter
Sans sourciller.
C’est vite apprivoisé une mère,
Suffit de savoir quand on la fait chier,
Et comment la faire chialer.
A neuf ans, toujours premier,
« Ah… qu’il est éveillé ! »
Un bon bulletin
Rapportait toujours son butin,
Le dernier jeu 18/20
Dans Consolomagazine,
Je le trouvais un beau matin.
C’est que ma mère, elle était pas radine.
Abandonnée par mon père lorsque j’ai eu six ans,
Elle s’en est jamais remise vraiment.
Mais moi je m’en foutais,
C’était double-cadeaux,
Toujours des beaux,
Des jeux tout chauds,
Sony ou Nintendo.
A onze, sans me poser de questions
J’assimilais en cours mes leçons.
Jusque-là que du bon,
Et pour ma mère entière satisfaction.
J’atteignais un solide niveau
A tous niveaux.
Mais là où j’étais le meilleur,
C’était pendant toutes ces heures
Où l’écran défilait
Sous mes yeux aguerris
A la guerre dont on guérit
Sitôt la partie finie.
C’est à treize ans que je décrochais…
Et mes bulletins tiraient désormais
Dans le mauvais.
Plus jamais premier,
Je me maintenais,
Grâce à un rythme régulier,
Bonne note pour une mauvaise…
Ou comment avait tourné la mayonnaise…
Ça allait durer jusqu’au brevet
Et même après deux ans de lycée,
Mais à seize ans
(un an d’avance le gosse éveillé),
J’allais, pour une première, repiquer.
Evidemment, c’est l’année
Où j’ai eu mon premier PC
Et internet et tous ses attraits.
Ben oui, « maman j’en ai besoin pour travailler »,
Ahhhhh…. Mes premiers films de cul matés,
Premières filles tchatées,
Mais surtout, les premiers jeux en ligne,
Ceux où on joue jusqu’à ce qu’on s’aligne
Et puis dépasse les grands champions,
Ceux qui y jouent, y jouent toutes les saisons.
Et on se dit qu’ils sont tarés,
Jusqu’à c’qu’on veuille les dépasser.
Et emphasé, dépassé, déphasé,
J’arrivais à peine à me lever
Aller en cours pour me coucher,
Me réveiller enfin pour jouer,
Rejouer, et jouer jusqu’au soleil,
Une heure avant que dringue le réveil.
Mes profs l’ont remarqué,
Me demander si j’me droguais,
Aller voir pour me soigner.
Mais j’étais bien et entier,
Tout à ma passion de jouer.
A dix-sept, je m’efforçais
De redresser la barre,
Plus être aussi hagard,
Pas refaire une année.
Et puis j’ai découvert les soirées
Et le sexe opposé.
J’ai découvert le pinard,
J’ai découvert le pétard.
Alors je sentais que je vivais.
Etrange sensation
Que de sortir du cocon.
Découvrir qu’on est un cochon
Et trouver les solutions
Pour faire vivre son caleçon.
A dix-huit, ouf!, je passais
Le bac avec mention « étonné ».
J’allais pouvoir me barrer
Aller à l’université.
Enfin libre d’exister,
J’emmenais mon pc…
Ben oui, jamais on se r’fait
Et les cours je savais plus où c’était.
Levé toujours trop tard pour y aller,
Le pc, le pétard pour oublier.
Ainsi je m’engonçais
Dans les miasmes de l’oublié.
Ma mère parfois appelait,
Mais j’avais le téléphone coupé.
« Ne pas déranger, partie en cours ».
Parti en cours elle aurait préféré,
C’est pourquoi « j’y allais toujours ».
Mais que de joie en vérité,
Toutes ces heures passées
Sous mon pseudo anonyme
Faire vivre mon éponyme
Ce grand héros mystique
Et ses armées phalliques
D’hommes à trique
Portant fièrement ma tunique.
Puis, j’ai découvert dans ma salle de bains une glace…
Un inconnu m’accosta sournoisement me proposant de briser la glace…
Ce que je fis.
Ne pouvant supporter les débris
D’un corps amolli tout jauni.
Quelle était donc ma vie ?
Où était-elle cette pseudo-vie ?
Que représentait-elle ?
Virtuelle, sans lendemain réel…
Où allais-je ?
Que ferais-je ?
Mais finalement je souris
Et allai la rejoindre…
En quelques clics une vie,
25 ans RMI…
Et devant moi toute la vie.

mercredi 23 mars 2011

Douce France IV




Je suis le fruit d’une norme NF,
Sans capote on cabota,
Et me voilà !
J’vais essayer d’être brève,
Vous raconter ma vie française
D’une gosse précoce
Qui découvrit l’atroce
Après d’heureuses années
Chez mes parents passées.
A trois ans on m’offrit
Ma première Barbie,
J’adorais les poupées
Et ce serait princesse mon métier.
J’avais tout plein de jouets
Mais ce que je préférais
C’était quand papa jouait
A me faire tourner.
Dans tous les sens je virevoltais
Et jusqu’aux éclats on riait
Quand maman arrivait
Et qu’elle était terrorisée.
A quatre ans j’allais en maternelle
Et au début je pleurais
J’aimais bien trop
Mon p’tit berceau
Et quand on m’amenait
Je voulais repartir à tire-d’aile.
A cinq ans je m’y habituais
Et j’avais plein de copines
Et même des amoureux.
Dans la cour de récré
Ils me couraient après
Et je ne m’arrêtai qu’une fois ou deux.

A six ça y est, le CP,
Et les histoires
On les lisait à deux.
Avant de m’endormir et le dernier baiser
Elle me disait que plus tard
Ça serait encore mieux
Elle me donnerait ses livres
Des livres de grands
Où on voit les gens vivre
Vivre des choses de grands.



A sept ans,
On est parti en vacances,
En vacances à la mer.
C’était super !
Avec toutes ces vagues qui dansent,
Papa qui nous arrose
Et puis maman,
Qui sous l’soleil devient toute rose.
La mer c’était tellement géant
Que je pouvais pas y aller
Sinon on me grondait.
Je savais pas encore nager,
Et c’est vrai que l’eau était salée.
A huit ans,
Un soir qu’ils étaient invités,
Loin de pleurer,
J’étais contente qu’ils s’en aillent
Parce qu’arrivait ma baby-sitter,
C’était ma grande sœur
Et on jouait aux canailles.
Mais ils sont pas rentrés.
Papa n’est pas rentré,
Maman n’est pas rentrée.
Ils m’ont abandonnée.
Dans leur voiture
Ils sont partis pour le mur.
Et j’avais pas de grande sœur,
C’était qu’une baby-sitter.
J’avais ni frère, ni sœur,
Il me restait plus que des pleurs.



A neuf ans, depuis deux mois
Chez grand’maman et grand’papa,
Je n’pensais qu’à
Ma belle maman, et mon gentil papa.
Alors je pleurais
Et grand’maman me donnait des fessées.
Grand’papa me consolait alors
Il me prenait dans ses bras
Et me disait « alors mes cheveux d’or,
Faut pas crier comme ça,
Tu sais que grand’maman t’adore,
Mais chez elle on ne crie pas ».



Je l’aimais bien mon grand’papa.
Il était toujours là,
Et s’occupait de moi.
Mais grand’maman c’était toujours
Des « fais-pas-ci, fais-pas-ça »
Et quand on était à deux
Elle me laissait dans le séjour
Sans faire attention à moi,
Et disait « les enfants, c’est pas un truc de vieux ».
Mais bon, elle était pas si méchante
Quand je ne criais pas.
Elle savait même être charmante
Quand je l’aidais à ci ou ça.
A dix ans,
Je m’y faisais,
Ce n’était plus si chiant
Ni angoissant
Je voyais d’autres enfants
Mais toujours ils me demandaient…
« Elle fait quoi ta maman ? »
Et je pleurais.
Alors j’allais voir grand’papa.
Il me prenait sur ses genoux
Mais depuis quelques temps,
Ce n’était plus si mou
Et il était bizarre
Avec ses yeux hagards.



Aussi je remarquai
Que les câlins ne se faisaient
Que quand grand’maman
Etait partie.
Il ne voulait plus seulement me consoler
Il voulait « juste me câliner ».
Au début ça me surprit.
Puis j’y pris l’habitude,
Mais son visage changeait
Et ses caresses étaient moins prudes.
A onze ans, il me montrait son zizi.
Je l’avais vu sur mon papa aussi
Mais il était pas pareil,
Celui de mon papa était petit,
Tout rabougri.
Celui de grand’papa était énorme
Pas la même forme.
Et j’avais peur
Quand dans son pantalon
Je voyais cette bosse.
Alors coulaient mes pleurs
Parce que c’était pas bon.
Mais toujours il me disait
Que c’était un secret
Que grand’maman crierait
Si elle l’apprenait
Et sortirait
Le martinet.
Et à personne fallait le dire,
Sinon c’était le trahir.
Et comme je l’aimais
Et que j’avais nulle part où aller,
Le mieux c’était le secret,
Sinon dehors j’irais coucher.



A douze ans au collège,
Je commençais mon florilège,
Les conneries s’enchaînèrent
Au rythme de toujours plus qu’hier.
Je m’en foutais,
Car plus je restais à l’école
En colle
Moins y’avait de pépé qui me colle
Et mémé pouvait bien me fesser
Je l’endurais sans broncher
Et quand elle sortait le martinet,
Toujours je m’enfuyais.
C’est qu’elle courait pas vite
La décrépite.
A treize ans,
Malgré les protestations du vieux vicelard,
Mémé pensa me mettre au placard.
En pensionnat j’irais,
Peut-être sauraient-ils me calmer,
Car à leur âge on ne pouvait
D’une furie s’occuper.
Je lui donnais raison,
Et j’étais sage,
Eviter à tout prix
Qu’ils me renvoient dans leur maison.
Et pour un an je tournais la page,
Mais les vacances ont suivi.
Ainsi que l’innommable.
Mais je fus si insupportable
Qu’elle m’envoya en colonie.



Au fond, cette grand’maman je la chéris.
Elle faisait tout
Pour m’éloigner de lui
Et ses ignobles bisous.
A quatorze ans,
Toujours moins sage,
J’étais déjà volage.
Avec les lycéens, les grands.
Ces grands dont avait parlé ma maman,
Ces grands des livres aimant.
Bien sûr, je pleurais ma maman.
Elle m’avait pas dit ça des grands.
Elle m’avait pas parlé des glands.
Finalement, ils étaient tous comme grand’papa,
Mais je les connaissais déjà,
Avec cette seule chose qui leur fait plaisir,
Les faire jouir ;
Avec tous les secrets qu’on doit garder
Et pas parler de leur gland à masser.
Ces glands qu’on doit aussi sucer
Pour pas se manger des marrons.
Mais j’y trouvais à gagner
Car outre les marrons,
Parfois ils me filaient des ronds,
Pour voyager dans mon esprit vagabond.
A quinze ans,
Après les décollages à coup de colle
Il fallait bien que je m’envole,
Que je vole pour de bon.
Mais il fallait des ronds.



Alors de plus en plus,
Je fréquentais
Des châtaigniers
Qu’en voulaient toujours plus,
Alors je m’abaissais,
Le fric pomper.
Et j’en avalais du fric,
Surtout celui des plus grands,
Des plus vieux. Au portefeuille béant.
A seize, la capitale.
Après tout, je voyais que je pouvais gagner ma vie.
Je savais que là-bas, pour s’envoler c’était le paradis.
Bienvenue en enfer me signala le panneau
A l’entrée de la vile.



Le routier qui m’avait prise et pas qu’en stop
Me déposa après un passage chez un pote.
Il me jeta pour être exacte.
Comme tous après l’acte.
Je ne connaissais personne
Et la première nuit, je la passai avec un pont,
Sous une épaisse couverture de journaux,
Dont certains n’avaient pas eu le temps de prendre l’eau.
Je m’étais mis en tête de trouver un boulot sur le trajet.
Je n’en pouvais plus de cette vie à gerber.
Et les brumes de la drogue s’estompaient parfois.



Souvent pour me dire qu’à l’intérieur il faisait froid,
Et c’est elle qui venait me réchauffer.
Mais je ne pouvais pas non plus continuer.
C’est que l’amour je l’ai vécu.
C’est aussi celui de grand’papa qui m’a vaincue.
Mais le souvenir de papa et maman restait
Malgré l’ignominie et la folie.
Fort comme un roc,
Saillant tel un soc.
Et moi, si laide,
Ne méritant pas aide…
Maman… papa…
Néant… trépas…



A dix-sept ans, j’avais tissé un réseau,
Avec mon dealer de Jojo,
Mon Maque La Matraque
Joséphine ma coloc’ de squat,
Maria, ma mère de substitution,
Subutex maternel,
Lorsque je dev’nais moite
A force de prostitution,
De sexe dans le gel.
Que méritais-je de mieux ?
Et au moins,
J’étais plus chez les vieux.
Au moins,
J’enfournais plus son gâteau de gâteux.
Ô moins !
Moins que rien…
Juste une putain…
Papa… maman…
Ce froid… trop grand…
Après m’être faite défoncée,
Me défoncer…
Défonce après défonce…
Et pas une once…
Une once de ce qu’on appelle amour…
Je me rappelle plus… amour…
Je me rappelle… amour…
Maman « je t’aimerais toujours »
Partie pour toujours…
Papa « ma petite amour »
Oui, petite… puis plus d’amour…
…
Vite !
…
Un shoot…
…
…
Ça y est, je touche au but…
Je ne veux plus… être pute…
Pfuittt ! Je sens la fuite…
Et puis la brume…
Elle m’enveloppe,
Moi la salope,
Ahhh… cette brume…
Posthume…
………
……
…
..
.

jeudi 17 mars 2011

Douce France III



Je suis le fruit d’une norme NF.
Sans capote on cabota
Et me voilà !
J’vais essayer d’être bref,
Vous raconter ma vie française
D’un gosse précoce
Qui à trois ans n’était plus gosse
Lorsque papa disait d’se taire.
Puis à quatre ans Noster Pater,
A cinq Ave Maria.
A six je me signais aux repas.
J’avais une bible
Qui m’indiquait la cible,
Fallait qu’je sois sensible,
Et toujours disponible.
A sept, j’avais déjà mon aube
Et me levais à l’aube.
A huit, déjà formaté,
C’est le missel que j’récitais.
A neuf ans, je découvrais la vie
Avec monsieur l’curé
A dix je m’prosternais devant Marie
Pour m’sieur l’abbé.
La bouche pleine de ses sermons
Sortants du pantalon.
J’avalais tout pour être pur.
Ne m’avait-on pas dit que tous étions impurs ?
J’enviais souvent jésus tranquille sur sa croix,
Souffrant d’une souffrance pleine de foi.




A onze, le collège.
Millier d’enfants pas comme moi.
La religion ?
C’est pour les cons.
Quel sacrilège ?!
Voir ma vie perdre sa foi.
Me trouver con
A croire ces affabulations.
C’est impossible, j’ai trop souffert
C’est impossible, mon cœur est vert.
A douze ans, biologie
Où j’ai appris
Le sens du mot pénis,
Que l’élixir est la semence.
Que seul le vice
S’est déversé à outrance.
A treize,
J’allais en reparler
Avec monsieur l’abbé.
Ce fat obèse.
Je voulais le confessionnal,
Il me dit de sortir
Qu’il fallait me punir
Après l’oral je passai l’anal.
A quatorze ans,
La peur était tout l’temps,
Une peur funeste
D’avoir inoculé la peste
Cette semence
Qui avait éclot
Après arrosage de sanglots
Sur une lancinante démence.
Je n’pouvais plus parler,
J’avais trop peur,
Trop peur…
Y’avait l’abbé…




A quinze ans, dev’nu autiste,
Mes parents se réjouirent
De me voir tant prier.
Pour eux j’étais pas triste
La foi avait tissé son empire
Et je m’accomplissais.
A seize ans, toujours seul,
Je me voyais dans un linceul,
La délivrance au bout du doigt.
Mon père avait un beau fusil,
Souvent j’allais le caresser,
Sentant palpiter le bois,
Cette crosse qui luit,
Pale lueur qui m’invitait
A m’en aller.
A dix-sept, j’appuyai.


vendredi 11 février 2011

Douce France II




Je suis le fruit d'une norme NF,
Une capote qui capota,
Et me voilà !
J'vais essayer d'être bref,
Vous raconter ma vie française
D'un gosse précoce
Qui à trois ans savait rouler sa bosse
Dans toutes les rues d'une cité-malaise.
A quatre ans je découvris l'école,
Et à cinq les colles.
A six je les connaissais tous,
Momo, Dédé et Mouss.
Maman partie travailler,
Je m'occupais dans la cité.
Les grands m'adoptèrent tôt,
Voyant ce p'tit marmot
Qui gambadait,
Seul et paumé.
A sept ans ils firent mon éducation,
Me montrant comment être garçon.
A huit ans, Maman toujours sans sous,
Je décidai l'aider pour nous.
A neuf ans, déjà bien grand,
J'étais marchand,
Toujours un plan
Pour vendre aux grands.
Je rabattais l'client,
Ils me payaient comptant.
A dix ans, je découvris ce que j'vendais.
La première fois, mon corps a refusé,
Et j'ai gerbé.
La deuxième fois, mon corps était
Anesthésié.
A onze ans, je rencontrai Nico,
Un p'tit nouveau
D'un an de plus,
D'un cran de plus.
On prit des plans ensemble,
Rêvant que les grands tremblent.



A douze, on décidait de pousser les vitesses,
Et de trouver nouvelle ivresse.
Maman continuait à travailler,
Moi j'apprenais à dealer.
D'ailleurs Nico m'a bien aidé,
Et quelques mois passés
A fidéliser nos réguliers
Nous firent découvrir
Le vrai métier.
Toujours s'enfuir
Pour pas sentir le poulet.
Mais ceux-ci m'emmenèrent vite
Dans leurs cages.
Ma pauvre mère ses yeux en fuite,
Et moi en rage.
Bien sûr que je n'allais pas arrêter
Et respecter de simples volatiles
Qui ne comprennent rien
A nos besoins.
De simples pouvoirophiles
Qui veulent le bien
Des sans-besoins.



A treize ans mes poumons
Ne furent plus seuls
A profiter des poisons,
Et ce n'est pas du tilleul
Qui circulait dans mes veines.
Je devenais absent
A la mauvaise haleine.
Même plus présent
Pour ma mère pourtant ma reine.
A quatorze, Nico et moi
Nous attaquâmes
De plus près à notre âme.
Déjà sans lois ni foie,
Nous devenions sans foi et cois.
Et le liquide n'abreuvait plus nos corps
Par une bouche avide
Mais par intraveineuse.
Nous nous croyions très forts
La tête toute vide,
Les problèmes en veilleuse.



A quinze ans,
Je devins errant,
Un chien sans niche
Et sans caresse,
Gamin de triche
Et de paresse.
Ma mère toujours très pauvre,
Mon but toujours en pauvre.
Pour me fournir en extasiant,
Je devenais petit brigand.
Mais petit deviendra grand,
Je gravissais l'échelle du sang.
Avec barreaux faits de larcins,
Faits de couteaux et de violence.
Déjà caïd en ma cité, je disposais de larbins,
Comme moi auparavant dans leur petite enfance.
A seize ans vinrent les barreaux,
Les vrais cela,
Faits en acier.
Et on me fit la fête des p'tits nouveaux,
Des bans d'bouts là,
Faits en acier.
L'heure de la douche,
Etait l'heure du crassage,
L'heure de dormir,
L'heure de vomir.
Et dans ma bouche,
Il n'y avait plus que rage.
Peut-être avais-je été
Un délinquant,
Peut-être n'avais-je pas respecté
Les lois
Mais j'avais surtout été
Un pauvre enfant,
Et avais respecté
Les toi.




Ici j'appris bien plus que je ne pouvais comprendre,
Et la nature humaine, celle qui fait pendre,
Se révéla à moi comme l'obscurité révèle le corps d'une inconnue
Bien mieux que le regard.
Et c'est à ce moment que je mourus,
L'enfant remisé au placard.
A dix-sept, quand je sortis,
Je ne m'aperçus que la cage
M'avait fait devenir lion.
Et mon anus bouffi,
Maculait mon visage
De larmes en putréfaction.
Je rejoignis ma mère et ma cité.
Elle me serra, je la cognai.
Comment accepter des caresses
De celle qui m'avais fait subir
Une vie de sécheresse,
Où le mal ne côtoie que le pire ?
A part moi, je décidai
De me venger.
Plus une proie, je décidai
De dévorer.
Alors, pour me refaire
Et puis défaire,
Je repris les affaires,
Mais sans cette fois qu'elles me reprennent.
Quitte à porter des chaînes,
Autant que ce soit moi qui ferme le pêne.
J'arrêtais donc le piston
- après un ou deux fixs
pour fêter ma sortie de zonzon -
et arrêtais les rixes
de bas quartier
pour m'en aller les perpétrer.
Ce ne fut pas facile,
Et je fus pris dans la tournante
A maintes reprises.
Ce fut même difficile,
Et je fus pris dans la tourmente
Faute de prises.
A dix-huit ans,
Je commençais à m'en sortir.
Un trafic de titan,
Je bâtissais mon empire.
Discret et entouré
J'entrais dans la mafia
A petits pas.
Posé, pas défoncé,
L'heure viendra
Où je sonnerai le glas.





A dix-neuf,
Mes habits neufs,
Et ma BM,
Je me fis crème.
Crème de mafieux,
De celui qu'on r'garde pas dans les yeux.
Plus de la beuh,
Mais de la C & de la brune,
Plus de teushi,
Mais des teupus & des guns.
Un portefeuille heureux,
Auquel j'ai accroché une brune.
Une vie qui luit
De luxe, de stupre et de fun.
A vingt ans,
Je voyais grand,
Et ne me contentai
D'être chef du quartier.
Plus question de ne défoncer
Que quelques rues,
Je pris parti
De m'installer
Dans toutes les rues,
D'y régner en marquis.



A vingt-et-un,
Je me vis vain.
J'avais plongé dans mon dégout,
Et jusqu'au cou.
La belle merde que j'avais fustigé,
C'était moi qui la dispensait.
Et je pris la mesure
De ma démesure,
La totalité
De mon absurdité.
En terme de vengeance,
Je n'avais que semé la souffrance,
Mais pas pour me venger,
Pour pavoiser.
Je vis l'abîme,
Je vis mon crime
Au flambeau,
Qui après moi se transmettrait.
Aux salauds,
Qui après moi pulluleraient.
Et tous ceux
Que j'avais envoyé à la taule,
Et tous ceux
Croupissant dans leur piaule.
Je me vis déprimant dépravé,
Je me vis et ma mère harassée.
Je me vis plein d'écume libéré,
Je me vis plein de thunes enchaîné,
Je me vois, gâchette au bout du doigt.

samedi 18 décembre 2010

Douce France 1




Je suis le fruit d'une norme NF.
Une capote qui capota,
Et me voilà !
J'vais essayer d'être bref,
Vous raconter ma vie française
D'un gosse précoce
Qui à trois ans savait compter ses bosses
Lorsque maman l'avait mauvaise.
A quatre ans, je découvris l'école,
A cinq les colles.
A six je savais faire les courses.
J'avais une bourse,
Et sorti des cours
Fallait qu'je coure
Acheter des clopes
Avant qu'on ne m'éclope.
A sept, j'entamais la musculation
Grâce aux bouteilles de Picon.
A huit, déjà musclé,
Ce sont les packs que je portais.



A neuf ans j'ai découvert la vie
Avec maman pleine d'envies.
A dix, j'eus plein de papas
Qui me montrèrent comment on devenait papa.
A onze, je déménageais de mon placard
Pour aller dans l'armoire.
A douze je n'achetais plus
Mais allais vendre pour maman
Des plantes dans la rue.
A treize ans je découvrais l'afghan
Et quittai ma maman.
A quatorze ans me retrouvant
Elle m'emmena voir les papas
Et je n'pus faire caca
Pendant dix jours.
La dixième nuit
Se termina l'orgie,
Et je m'enfuis,
Espérant pour toujours.
Je restais à l'hôpital
Dix nouveaux jours,
Où j'ai appris
A dormir dans un lit,
On me dit pale,
Et je souris à ce premier amour.
A quinze ans on m'envoya
Dans un foyer pour pauvres gars,
Mais je m'enfuis
En pleine nuit.
Je plaquai tout
Pour vivre en boue.
Je fis des arbres mes amis.
Je leur parlais de mes envies
D'être accueilli,
Enfin admis.



A seize ans je rebroussais chemin
Quittant mes chers amis
Pour trouver un demain
Chez mes contemporains.
Mais avant,
Je voulus voir maman
Et je passai chez moi
Le cœur en proie
Aux pires effrois
Espérant que papas
Seraient pas là.
Qu'il n'y aurait que moi,
Et ma maman.
Je n'avais jamais rien demandé
Mais une question brûlais.
La porte était ouverte,
J'étais alerte
Au moindre cri,
Au moindre bris.
Tout était calme,
Juste une télé,
Tout était calme,
Sauf la télé.
Je risquai un œil dans l'embrasure
Pour être vraiment sûr.
Maman était couchée
Dans le canapé,
Des canettes vides
Jonchant le sol,
Et son œil vide
A parabole.
Cinq minutes passèrent,
Juste pour une prière.
Ça y est, je m'avançais,
Ça y est, je le faisais.



"M…Maman ??"
Elle grommela,
Et se tourna vers moi.
Un long frisson me parcouru
Et j'ai bien cru que je n'aurais pas su.
"Quoi ?! c'est à c't'heure-ci qu'tu rentres ?!
"Mais maman, je suis parti depuis un an…
"Qu'est-ce j'en ai à foutre ! T'as ramené à boire à ta mère ?
"Non, ce n…
"Tu vas t'en prendre une !
"Mais mam…
"FERME-LA et va acheter à boire ! J'ai soif !
"Ce n'est pas…
"T'as pas compris ?! Tu veux qu'j'appelle tes pères ?!
"Non, non, ne fais pas ça…
"Alors boucle-là et vas chercher des bières à ta pauvre mère… Tu vois pas que je souffre ?! j'ai tellement mal, j'ai tellement soif…
"D'accord m'an, mais tu voudras bien me répondre à une question ?
"T'as intérêt à aller chercher les bières, sinon tu sais ce qui t'attend !
"Mais tu me répondras ?
"Vouais ! on verra…"
Je repartis, les yeux en bruine,
Le cœur en ruines.
J'allais acheter les bières
Avec l'argent de ma mère.
J'en ai bu une en route,
Evacuer mes doutes.
A mon retour,
La porte était toujours ouverte,
Et seule crépitait la télé.
J'entrai dans le séjour,
Et fis la découverte
Des spectres de mes nuits hantées.



Ils étaient là,
Deux grands papas.
Et ils me regardaient.
Comme un gibier.
Mon geste fut automatique,
Avant que je n'abdique.
Une canette parti,
Une autre la suivi
Jusqu'à l'épuisement du stock.
Sauf une, que je gardai,
Faire exploser leurs cloques.
A seize ans, moi j'ai tué deux grands,
Et demandai à ma maman :
"Maman, pourquoi être maman ?"
Le combiné en mains,
Elle ne me répondit jamais,
La seule réponse qui vint
Furent des sirènes au loin
Qui m'emportèrent à tout jamais.

mardi 30 novembre 2010

5h5O




5h5O, mauvais trip, tu chopes personne.

Personne ne te retient.

Tu es là, comme un con, à siroter ta bière.

5h50… le bad… se lever demain, raide comme hier.





Mais tu es là ! Oui !

Toujours là… forcément, il est 5h50…

Tu fumes une clope… ou plutôt…

La clope se consume…5h50…

Les cendres tombent sur tes cheveux…

Ce qu’il en reste…

5h50…. On fait plus dans l’j’aimerais…

On fait dans ce qui passe…

5h50… et les bougies toujours allumées…

On aimerait bien brûler…

5h50… faudrait voir à dormir…

Toujours debout ?!

Oui, on s’érige, il est 5h50…

Ce soir, ou ce matin…

Il est 5h50…

Et je m’érige !

Etre sans être…

La belle affaire !

5h50…. Il n’est plus 5h50…

Je m’en vais paître… mon oreiller… mon drap, et mes tissus.

5h50…

Il est l’heure, de ne plus en avoir.

5h50…

Ça recommence.


samedi 25 septembre 2010

6 novembre : tirer la chasse




Rennes, quartier Sainte-Anne. Un demi après un nouvel entretien d’embauche qui ne me donne envie que de me débaucher. Et même pas une vieille morue à se mettre sous la bite ?! J’irais bien aux putes, mais impossible de savoir où c’est.

Depuis trois jours, arrivé en Bretagne pour… écrire ! Haha ! La belle affaire… Ecrire… comme si c’était un but en soi… Ecrire, comme si agiter son stylo rendait plus heureux ou, ne serait-ce que plus « vivant. » Ecrire… le seul moyen peut-être d’échapper à ce fléau que l’on nomme piteusement « travail ». Costume, pompes cirées, courbettes,… Pompe ! Le deuxième demi arrive.

Jouer sa pute, toujours. Se faire payer pour l’effort… Et combien l’effort est grand quand il s’agit de graisser la patte huileuse de portefeuilles dégoulinants ! Il n’est de pire sentiment que celui de ne pas en avoir. Quoique… je me sens un lépreux parmi les pestiférés. Un décalage né d’un décalage en lui-même. Je suffoque de ne parvenir à respirer. Le poids de la ville, la pesanteur de la campagne… Les foies de la villes, l’apesanteur de l’alcool. Je suis un être hagard dans le fruste d’un hangar. Je suis le couguar dans une forêt de lions. Je peine à griffer la patte d’une quelconque musaraigne. Je fais le règne du moi quand je ne maîtrise que ma fuite… et encore !

L’affrontement porcin entre moi et moi n’est que charcuterie. Andouille, sale ami, gens bons, porc ce laid, gens bêtes, saut 6 ! Je prends l’ascenseur 27 pour mes noces de sans, étage – 32. Au 36ème dessous j’émarge de mon 34 ½ avec moi-même.

Emarger… En pleine page mon inconséquence. Je suis un inclus, perclus de mots et démos. Démonstration de ma présence, démonstration de mon absence. Des monstres à Sion, à Babylone, à Rome, Athènes, Pékin et New-York et là mec, là. Je confesse que con, fesses et queue font bon ménage. Que je hais les ménages. Je ne puis souffrir d’être pris pour un con quand je ne suis qu’une queue. Immense, ridicule, fistulaire et vulvaire. Mes tripes se défont dans les luttes intestines du bien et du mâle ; dans les guerres fratricides du grain et du graal. Il faut bien bouffer, non ?!

Rennes, donc. Mais Klesseven. Lieu-dit de chasse et de paix, de place et de pets. Réveillé au son des fusils, agressé par le chant des oiseaux ne chantant plus et hurlant à la mort.
Le feu qui avale le bois, le vent qui souffle le feu, l’eau qui imprègne le pas, le pas prisonnier des fusils.



Ecrire… voyez la vacuité du procédé. S’il ne s’agissait que d’écrire… C’est être qui a disparu. La violence me ceint. De havre il n’est que Klesseven. Réveillé au son des canons, réveillé au son des voitures… les assassins dans l’acier. Assez ri ! Car il s’agit d’écrire, pas d’exister.

mardi 21 septembre 2010

27 août

Cambrai, cambrésis. Les barreaux de ma geôle durcissent. Ce sont des troncs multi-séculaires en titane. Des étrons multi-sellulaires de profanes. Mais plus rien ne se profane ici. On dort sur des matelas Cofidis, et on se branle devant sa télé Cégétel, pendant que le Crédit à picole nous finance un prêt hypno-précaire.

Tout le monde est sympa. Ça s’appelle la solide irritée. Du cul ! On a les parois anales à toute épreuve dans le nord. A force de se faire enculer et de trinquer à chaque étape… On paie le droit d’être gentil, avenant. Dans ce monde de requins, nous sommes les baleines. Si fortes et si imposantes qu’elles ne s’en aperçoivent. .. et se font bouffer petit bout à petit bout par des mâchoires trop aiguisées, qui nous taillent en miettes.

lundi 20 septembre 2010

Journal de terre, 6 août 2008




Le retour au pays est avéré. J’ai la quasi-impression de n’avoir jamais quitté ces terres désolées du Nord. Et j’insiste sur le « désolées ». Quel laborieux et gris univers que ces plaines plates à en mourir. La misère suinte de chaque brique, la pauvreté dégouline des trop nombreuses canettes jonchant le bitume. Oh, bien sûr, « les gens sont charmants », accueillants et serviables, mais derrières ces apparats sociaux reconnus habitent la violence et le mépris de soi, dans la remise, au fond du gamin.

samedi 24 juillet 2010

10 juillet : fin du voyage (journal demer)



Enfin j’aperçois les premières lueurs des phares bretons. Juste avant d’amarrer à Camaret, une dernière épreuve nous attend, et sous le crachin sur un pont glissant, nous devons effectuer des manœuvres serrées pour affaler les voiles au plus tôt dans une nuit d’encre. Après quelques cafouillages, nous y parvenons sans dommages.



Je n’ai qu’une hâte à présent, c’est de poser le pied sur le sol qui m’a vu éclore. L’attente est insupportable, et je refuse de retourner dormir pour être le premier à fouler la terre. Au petit matin, nous mouillons enfin dans le charmant petit port de plaisance de Camaret. Là, je motive les troupes pour que l’on m’emmène d’urgence en zodiac dans la ville.



Plus que quelques mètres à parcourir, et déjà mon pied se soulève… et vient prendre contact. Qu’attendais-je ? une étincelle ? une vague de chaleur ? un étourdissement ? Non, rien ne me vient. Qu’un sol plus ferme et une terre inamovible. Presque déçu. Pourtant, c’est avec joie que j’aperçois les commerces aux enseignes qui m’ont l’air si familières. Un petit crème et un paquet de clopes « fumer tue » suffisent à mon bonheur du moment. Ainsi donc la voilà cette France… génial. L’épuisement peut me regagner en même temps que nous regagnons le bateau. Après une bonne sieste, je me sens prêt à aller découvrir les alentours. J’ai cru apercevoir quelques falaises au loin, et je sais qu’un site mégalithique m’attend.







J’y vais avec Clément, et l’émotion des paysages me bouleverse. Comme c’est beau ! Ces roches découpées et cette mer qui vient s’écraser sur elles me fascinent. Je suis chamarré, perdu, heureux. Je l’ai fait ! Je l’ai fait ce voyage magnifique ! Je l’ai affronté cet océan… Je me sens en paix, en harmonie. Pour une fois je me sens presque fier de l’accompli. Je crois même m’être dit que je pouvais mourir maintenant, mais le sentiment qui domine est surtout : VIVRE !





D’ailleurs le soir, tout l’équipage est sur le pied de fête, prêt à dévorer ces ultimes moments ensemble. Et c’est une vraie fête avec des gens heureux d’être et de vivre à laquelle je participe. Certes l’alcool, mais être en leur compagnie me ravi. Je les aime intimement, tous, autant qu’ils sont. Dans leurs défauts et dans leurs qualités, ils sont magnifiques d’être simplement vivants. Il y a eu aussi les larmes de la fatigue et de notre aventure commune qui touche à sa fin, mais bon sang ! tant de joie et d’efforts nous ont réunis…



Cette expérience reste encore la plus belle de ma vie, surpassant tout…. Excepté l’amour.

lundi 5 juillet 2010

7 juillet : houle et perspectives (journal demer, la suite)




La houle nous accompagne depuis deux jours, certainement plus. Je sens ma patience qui s’érode et j’ai de plus en plus hâte de retrouver la terre ferme. J’ai l’ennui prégnant et la peur tenace, coincé entre le gris du ciel et le bleu trop profond de l’océan. Des yeux et des caresses me manquent, malgré la sympathie des personnes qui m’entourent.

On doit me réveiller pour que j’assure mes quarts (le temps est assez abstrait lorsque l’on est loin du monde), et j’ai demandé à Yann qu’on me réveille au moins de façon originale il y a trois jours. Ce fut chose faite le lendemain, avec un inattendu réveil… au trombone ! Mais le clou de mes réveils, qui m’a ému presque jusqu’aux larmes, eut lieu il y a deux jours. Ils ont été peut-être une dizaine à se mettre à l’entrée de ma cabine, et à entonner une ritournelle dans un canon à cinq voix, parsemé de rires. Je n’ai pu que fondre en rire, nu comme un ver, sous la couette dans laquelle je m’emmitouflais. Vous auriez du les voir tous ! à rigoler comme des potaches, chantant avec application malgré tout… De la belle, franche et joyeuse humanité.



Et donc, malgré cela, je sens l’appel de la terre, de ces yeux et regards. Je ne me sens pas fier sur ma frêle forteresse, sans cesse titubant, serrant les mâchoires sous les assauts d’une eau qui m’apparaît tantôt merveilleuse, parfois terrifiante, toujours mystérieuse.

Entremêlées, ce sont la solitude et la liberté sociale qui creusent leur absence. J’entends par « liberté sociale », cette possibilité de naviguer entre différents individus et groupes au gré de nos envies. Car se retrouver dans un périmètre restreint, avec toujours les mêmes personnes, implique une retenue et une adaptation de tous les instants. Cela permet évidemment de se découvrir autrement et de révéler des facettes de sa personne pas ou peu utilisées – comme ne pas juger, gommer ses a priori ; se découvrir impatient, stressé et pas seulement angoissé.



Je renoue là-bas aussi avec mon attrait pour l’astronomie. Me plonger dans les étoiles et dans l’immensité narquoise de l’univers. J’ai rarement pu mieux appréhender ma fragile et insignifiante condition d’être humain. En même temps que je m’aperçois que j’y tiens et cherche à m’y accrocher comme un beau diable, à chaque vague venant s’écraser sur mon équilibre et vérifier la théorie de la gravité qui nous aimante à la Terre. Gravité aussi cette façon que j’ai de dramatiser mes rapports à la vie ; ceux, également, que j’entretiens avec autrui.

Dans ce contexte si particulier, je peux aussi entrevoir – ce que je déteste – mon irritabilité face à la médiocrité (ma médiocrité) ; au fait que je ne supporte pas non plus que les choses ne se déroulent pas comme j’aimerais : que ce soit pour des peccadilles comme une place que je voudrais occuper et qui n’est pas vacante, ou que nous n’arrivions pas assez vite à mon goût, ou pour des raisons primordiales comme de se réaliser.



Enfin, ma tension monte. Je retourne en France. Pourquoi ? Pour qui ? Dans quel but ? Qu’y trouver ?